Serrurier-ferronnier d’art et natif de Versailles, Jean-François Jiquel a longtemps travaillé pour le château. En 1992, il s’associe avec Jean d’Amonville et Francis Vernhol pour créer les Jardins du Roi Soleil, une PME qui réédite, dans le respect de la tradition, les fameuses caisses à orangers créées par Le Nôtre pour Louis XIV. Elégantes, solides et facilement transportables, elles sont aujourd’hui très prisées des châteaux et monuments historiques, mais aussi des décorateurs pour orner hôtels, boutiques et appartements de prestige du monde entier. Aussi, lorsqu’il apprend que le château lance une campagne d’adoption des statues du parc, il se porte candidat. "Pour 13 000 euros, nous avons préféré cette publicité permanente à quelques pages dans des magazines de décoration."
Depuis la grande perspective du Tapis vert, "Papirius et sa mère" veillent désormais sur les caisses à orangers du parc. Et l’enfant de Versailles se fait un plaisir d’offrir à ses clients des billets d’entrée pour venir les admirer.





Construite en 1993 sur le site d’une ancienne fabrique de coton, la Filature fait la fierté des Mulhousiens. Scène nationale et outil de cohésion sociale, ce grand vaisseau, qui accueille l’Opéra national du Rhin et le Grand orchestre symphonique de Mulhouse, propose, dans tous les aspects de l’art vivant, plus de 80 spectacles (théâtre, danse, concerts…) et attire 90 000 spectateurs chaque année. Une programmation exigeante, soutenue par la CCI Sud Alsace, Mulhouse et un club de vingt entreprises soucieuses de faire rayonner la culture dans leur région, notamment en parrainant plusieurs spectacles dans la saison. En échange de ce soutien, les entreprises invitent leurs clients et collaborateurs aux spectacles, organisent des séminaires, des rencontres avec des artistes, des voyages culturels à l’intérieur de l’espace européen… devenant ainsi de véritables ambassadeurs de la culture dans la région.





Construit au xvie siècle aux frais des Morlaisiens pour assurer leur défense, le château du Taureau va reprendre du service. En devenant cette fois le porte-drapeau des PME qui voient dans ce monument emblématique de leur région l’occasion de valoriser leur image.
Tour à tour fort maritime, prison, habitation privée puis école de voile, l’édifice, dressé à 800 mètres du rivage, périclitait. Il vient d’être restauré par l’Etat, et la CCI de Morlaix a repris le flambeau pour le transformer en centre d’histoire vivante de la baie. Plusieurs PME se sont déjà déclarées intéressées pour participer à la mise en valeur du lieu qui deviendra ainsi, à partir de l’été prochain, le seul fort à la mer de Vauban ouvert au public, et le point de ralliement des entreprises qui pourront y organiser des opérations de communication.

 


La charte du mécénat

"Aujourd’hui, 30 % du mécénat culturel provient d’entreprises de moins de 100 salariés. Le chiffre était de 15 % il y a deux ans, toutes causes de philanthropie confondues", se félicitait le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, lors du colloque organisé sur ce thème à l’Ecole du Louvre en juin dernier. Et c’est justement pour soutenir cet élan que Jean-François Bernardin, président de l’ACFCI, et le ministre ont signé, le 15 mars 2005, une charte commune. Les objectifs sont multiples: désigner dans chaque CCI un correspondant mécénat chargé de développer les relations avec la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et les acteurs culturels de son territoire; faire connaître auprès des chefs de petite ou moyenne entreprise, les avantages du mécénat comme facteur de compétitivité, de développement et d’attractivité du territoire; favoriser dans chaque région les contacts entre acteurs économiques et culturels en valorisant les expériences les plus intéressantes.
La Drac et la CRCI de Picardie ont été les premières à s’engager dans cette démarche en signant une charte commune en février 2005, suivies par les CCI de Toulouse et de Lille, qui ont signé leur charte respectivement en novembre et en octobre 2005. Des réunions ont été organisées à l’intention des PME-PMI de la région pour les sensibiliser aux avantages liés à cette pratique. Reste le plus important: mettre en relation deux mondes qui ne se connaissent pas et jeter les bases d’un engagement conjoint. "Il y a un vrai travail de pédagogie à faire, reconnaît Marie-Françoise Duée, responsable du service information économique et chargée du mécénat à la CRCI Picardie. Beaucoup de chefs d’entreprise pensent que la culture ne les concerne pas. Et les artistes ne savent pas tous identifier l’entreprise susceptible d’être intéressée par leur projet… ni développer les arguments pour le faire aboutir. Ils doivent apprendre à formaliser leur projet, que la Drac doit valider avant que nous puissions le présenter, via notre portail Internet, aux entreprises en recherche de mécénat."

L’art de la différence

Dominique Faure, membre élu de la CCI de Toulouse, souhaite mettre à profit sa propre expérience pour convaincre les patrons de Midi-Pyrénées. Ancien directeur délégué régional de l’antenne SFR-Cegetel dans la région Sud-Ouest jusque fin 2005, elle avait choisi de se tourner vers la promotion d’artistes locaux en organisant des expositions de peinture contemporaine dans son entreprise en y associant des vernissages spécifiques visant à montrer comment l’art, et plus spécifiquement la peinture, s’intégrait bien dans le monde de l’entreprise. Des opérations de relations publiques largement appréciées des collaborateurs et plus largement des Toulousains amateurs d’art moderne séduits par un centre d’appels transformé en galerie d’art, et par les plasticiens bénéficiant d’une belle verrière pour exposer leurs œuvres et les vendre. "Sur nos 800 collaborateurs, il s’en trouvait toujours quelques-uns pour acheter des toiles, se souvient-elle. Pour moi, être mécène ne consiste pas seulement à donner de l’argent, mais aussi à faire la promotion d’expressions culturelles qui nous enracinent dans notre époque et notre région. Cela montre à nos clients – et à nos futurs clients – que l’on est différents des autres." Convaincue des bienfaits de la démarche, elle vient de mettre sur pied, avec l’aide de Catherine Guien de la CCIT, un plan d’actions pour 2006. Points clés: multiplier les réunions d’information pour faire connaître les avantages fiscaux liés au mécénat, monter des clubs de partenaires pour mutualiser les dépenses et fédérer des entreprises autour de projets communs originaux, intégrer la démarche dans le cursus de l’ESC-Toulouse pour "faire comprendre à nos futurs diplômés que le développement d’une entreprise ne repose pas uniquement sur son compte d’exploitation".

Qui est mécène et pourquoi ?

La plupart des mécènes éprouvent une véritable attirance pour un art et souhaitent la faire partager. Vient ensuite le désir de notoriété. Associer son nom à un lieu ou un événement prestigieux permet de renforcer sa crédibilité auprès d’un public haut de gamme ou étranger et de s’ouvrir à de nouveaux marchés. Mais une enseigne sportive aura intérêt à séduire une clientèle jeune en misant sur des artistes plus proches, musiciens ou graphistes, dans lesquels elle se reconnaîtra. Le mécénat peut être aussi affaire de tradition. "Beaucoup d’entreprises familiales ayant pris naissance dans notre région sont très attachées à notre territoire et à son développement, confirme Séverine Huby à la Drac Nord-Pas-de-Calais. Elles se sentent une obligation morale de s’investir dans la culture de leur terroir." Rabot-Dutilleul, Doublet, Bonduelle, ces entreprises nordistes de notoriété internationale comptent parmi les plus actifs soutiens de l’Orchestre national de Lille, du Tourcoing jazz festival, du musée portuaire de Dunkerque, du musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq, mais aussi de peintres, de designers… Quelle que soit sa forme, le mécénat fonctionne sur la réciprocité et les entreprises comme les artistes doivent y gagner, même si cela ne se mesure pas en termes financiers. "En faisant entrer l’art sur mon lieu de travail par le biais d’expositions régulières, il s’est instauré un autre niveau de communication avec mes collaborateurs, explique Corinne Brenet, présidente de Courtage de France Assurances. Devant une œuvre d’art, nous avons tous le droit de dire : j’aime ou je n’aime pas. Cela ouvre un espace de liberté d’expression en dehors de toute convention hiérarchique. La présence d’œuvres d’art crée du lien et peut permettre de développer une vraie culture d’entreprise." Corinne Brenet est également vice-présidente de Mécènes du Sud, une association fondée en juin 2003 par huit entreprises pour soutenir et promouvoir la création artistique contemporaine du grand Marseille. Persuadés que les acteurs économiques sont aussi des acteurs culturels, les Mécènes du Sud souhaitent favoriser une flamme culturelle dans leur ville afin d’agir sur son rayonnement.

La culture à la conquête du marché

Aujourd’hui, de nombreux chefs d’entreprise en sont convaincus: privée d’attractivité culturelle, une région ne peut prospérer. "Pour prétendre au rang de métropole européenne, une ville doit pouvoir s’appuyer sur les événements artistiques ambitieux qui renforceront l’identité culturelle du territoire. De nos jours, le dynamisme artistique est un facteur important pour les entreprises cherchant à déplacer leurs sièges sociaux", confirme Corinne Brenet. A Marseille, la CCI s’est donné pour ambition de hisser d’ici 2010 l’agglomération dans le Top 20 des villes européennes les plus performantes. Un groupe de travail a été constitué avec le club Mécènes du Sud pour étudier la faisabilité d’un grand projet de dimension internationale, à l’instar du musée Guggenheim de Bilbao. Corinne Brenet est chargée d’en piloter les travaux. "Associer développement économique et développement culturel inscrit la politique du territoire dans une logique plus pérenne, plus forte et plus lisible", assure-t-elle. Ne reste plus qu’à poser le geste fort qui offrirait en outre à Marseille le titre de capitale européenne de la culture en 2013. Et à ses mécènes la récompense de leur engagement.
Autrefois, le mécénat était considéré comme un loisir réservé aux puissants. Aujourd’hui, même les PME misent sur la créativité des artistes pour valoriser leur image et développer leur notoriété.